Prime d’activité, trappe à travailleur pauvre? par Sengho

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Comme tous les salariés aux revenus modestes, je bénéficie de la prime d’activité et on ne m’entendra pas m’en plaindre. Ce silence, c’est le silence gêné de celui qui a trouvé un billet par terre, sans aucun témoin à l’horizon. Celui de la reconnaissance mêlée de culpabilité.

La prime d’activité est le produit d’une fusion entre le RSA activité et la Prime Pour l’Emploi qui permet désormais de bénéficier d’une aide de l’Etat dès l’âge de 18 ans, exonérée d’impôts.

A travers le prisme des études chiffrées, les foyers concernés apparaissent comme autant de rats de laboratoire qu’on met face à une friandise dans des environnements variables. Sous une appellation nouvelle et avec des démarches simplifiées, on se saisit de l’opportunité à pleines griffes.

Car il s’agit d’un succès indéniable. Selon les propos de Marisol Touraine, on peut espérer un taux de recours de 70% en 2017 (contre un taux de recours prévisionnel de 50% pour 2016). Malgré des prévisions de plus en plus larges, on dépasse très rapidement l’enveloppe de 4 milliards d’euros initialement prévus par le gouvernement pour 2016 –une rallonge de 400 millions d’euros a déjà été mise en place.   

Par curiosité, j’ai passé une heure sur notre site bien-aimé de la CAF à faire des simulations dans tous les sens ; à défaut de pourvoir connaître leurs algorithmes de calculs, je souhaitais me faire une idée plus précise du type de comportement encouragé en tant que travailleur. Après tout, si j’étais dans une fratrie, je chercherais systématiquement à savoir lequel on tendrait à favoriser, et pourquoi. Et comme en famille, la vérité fait mal.

Premier constat, aucune précision n’est demandée quant au nombre d’heures de travail effectuées ni le montant des charges dans les différentes étapes de la demande. Il existe bien sûr un calcul dégressif au fur et à mesure que les revenus augmentent, et un SMIC à 35h (soit 1150 euros nets mensuels) donne droit à 155 euros environ, tandis qu’en vivotant à temps partiel pour 900 euros mensuels, on parvient à dépasser l’équivalent d’un SMIC à 35h.

Par ailleurs il n’y a aucune différence de montant accordé entre le salarié et le salarié étudiant. Ce dernier a l’habitude de vivre une situation entre deux eaux, car sa situation professionnelle ne lui permet généralement pas de répondre aux diverses obligations d’engagement, notamment d’assiduité, pour bénéficier d’une bourse, mais le temps consacré à ses études ne lui permet pas non plus de faire plus d’heures qu’il n’en fait déjà.

Cette aide lui est certes bénéfique et il en sera reconnaissant, mais bien que ses nuits soient sensiblement plus courtes, il ne lui sera accordé aucun privilège par rapport à son collègue qui termine ses journées devant sa console de jeu ou ses séries préférées. 

En somme, passer d’un travail à temps partiel à un temps plein – ce qui revient souvent à allonger ses journées encore davantage car il faut compter l’inévitable pause déjeuner- rapporte une augmentation de revenus de moins de 20%, aux alentours de 200 euros mensuels.

Jusqu’où devra aller le contribuable pour nous donner du « cœur à l’ouvrage »?

En admettant avec toute la bonne foi du monde que le travail à temps partiel, tout comme le chômage, est bien plus souvent subi que volontaire -on pense ici bien sûr aux mères de famille-, on reste perplexe face à ce désir de récompenser à leur tour ceux qui travaillent peu pour qu’ils continuent à travailler peu. Pour compenser les effets d’une trappe à chômage, qui risquerait de devenir volontaire, on crée inévitablement une trappe à inactivité aux frais du contribuable. Emmanuel Macron, candidat au second tour des présidentielles qui a manifestement étudié le sujet et reconnu sa problématique, entend « revaloriser la prime d’activité de 50% » en gardant le plafond de revenus maximum à 1,3 SMIC. Le but serait ici de maintenir un écart de pouvoir d’achat entre le travailleur à mi-temps et le travailleur à temps complet.

Si le nivellement par le bas commence en France dès l’éducation de l’enfant, il se poursuit dans la vie active. Cette idéologie n’a de raison d’être que si elle se fonde sur un principe déterministe plutôt difficile à avaler quand on est encore dans sa vingtaine, et qu’on s’impose déjà la décence de mettre son ambition dans sa poche quand on échange sur le boulot avec un collègue aîné.   

Prime d’activité: justice sociale ou création de richesses ?

A opposer ironiquement au « camp des travailleurs », cher à la candidate Nathalie Artaud, le camp des patrons ne semble pas faire l’objet des mêmes préoccupations de l’Etat quant au besoin de préserver chez eux le goût du labeur. Et pour cause, d’après un sondage réalisé en 2015 par OpinionWay sur la base de 503 patrons de TPE basés sur la méthode des quotas, ces derniers travailleraient en moyenne 58 heures par semaine (et 82% d’entre eux travailleraient durant les jours de repos et lorsqu’ils sont souffrants), bien que d’autres sources tendent à un résultat moyen de près de 50 heures environ, pour des revenus mensuels de 4500 euros par mois en moyenne. Selon les données de l’IFOP en 2015, 47% des patrons de TPE auraient gagné moins de 2 900€ par mois, autrement dit moins qu’un cadre supérieur. Toutes ces données ne sont évidemment à prendre qu’à titre indicatif, compte tenu de la diversité des tailles et des chiffres d’affaire.    

Les conditions de travail et de rémunération d’un patron de TPE de moins de 3 salariés en difficulté sont souvent plus pénibles que celles des salariés eux-mêmes, sur la base d’un travail généralement plus important car il exerce lui-même la gestion de l’entreprise. 30% des TPE n’auraient pas les moyens nécessaires pour assumer les coûts d’un salarié au SMIC à temps plein, charges patronales comprises.     

En restant dans cette logique de comparatifs, on ne peut que trop imaginer l’entrepreneur se surprendre à envier le sort de ses salariés en périodes critiques. Pourtant, la survie des TPE a une importance déterminante dans l’économie car elles représentent pas moins de 9% du PIB national (environ 500 milliards d’euros de chiffre d’affaires).

Je dirais toutefois que ce terrain clivant qu’est le système français -où le travailleur et le patron sont souvent opposés comme deux espèces ennemies vouées à s’entretuer dans une arène soigneusement aménagée- trouve tout de même un point de réconciliation quelque part : c’est finalement dans ce découragement face au travail qu’il finit immanquablement par nous inoculer.

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2 commentaires sur Prime d’activité, trappe à travailleur pauvre? par Sengho

  1. Bonjour

    Je passe par ton site en me baladant ce matin et suis interpellée par ton article, tout particulièrement par la 1ère phrase. “Comme tous les salariés aux revenus modestes, je bénéficie de la prime d’activité”… Ha…. Je tiens à apporter une précision : non, tous les salariés à revenus modestes ne bénéficient pas de la prime d’activité et je t’en apporte la preuve de suite. Je travaille à temps plein depuis 9 ans dans la même société, ma fiche de salaire atteint péniblement 1270€ nets par mois. Jusque là, même configuration que toi. Sauf que… Je n’ai pas de chance, je ne vis pas seule, je suis mariée (je ne fais pas rentrer mes 2 enfants dans l’équation, ça ne changera rien). Et j’ai encore moins de chance, il est en invalidité, comprendre là dessus que ce que lui verse la CPAM n’atteint même pas le grade de revenus modestes (il ne touche que 660€, non complété par une quelconque prévoyance puisqu’à l’époque, il était en intérim mais pas en mission). Et puisqu’il est en invalidité, nous n’avons pas le droit à la prime d’activité! Si je n’étais pas mariée, j’aurai surement la possibilité de la toucher. Si il était en arret longue maladie, nous y aurions droit aussi. S’il travaillait ne serait ce que 10h dans la semaine, nous y aurions peut être droit. Le fait est que je fais vivre 4 personnes sur à peine 2000€ et que non, je n’ai pas le droit à cette maudite prime d’activité!

  2. Concernant l’inégalité entre salarié pauvre et patron de TPE, avec son motto “tous entrepreneurs”, Macron vise clairement à transformer les premiers en les seconds. Ainsi, plus de PPE, mais une précarité toujours plus grande.

    Comme le fait très justement le dernier numéro de “Fakir”, de François Ruffin, l’ennemi objectif du petit patron, c’est le grand patron… Les PME et TPE sont à la merci des grosses boîtes, qui paient mal, les pressurent et les poussent à la ruine. Les “petits patrons” votent bêtement à droite en se laissant bercer par les mensonges du MEDEF sur la soi-disant fraternité patronale, alors que leurs intérêts objectifs sont à l’opposé de ceux des groupes du CAC40.

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