Prix du médicament : les labos pharmaceutiques sont-ils des escrocs ?

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Cet article a été initialement rédigée par Vincent Fromentin  et publié sur le site La Lettre de Galilée.

 

La dernière campagne de Médecins du Monde tire à boulets rouges sur les profits des grands laboratoires pharmaceutiques et les prix disproportionnés de certains médicaments. Pour certains, la diatribe est justifiée. Pour d’autres, comme pour les principaux intéressés, elle est caricaturale. La Commission des Affaires Sociales de l’Assemblée Nationale a donc auditionné les industriels du médicament le 22 juin dernier. La semaine suivante, c’était au tour du Sénat de se pencher sur la question. Au-delà du débat sur la fixation du prix du médicament, c’est bien plus la place de l’innovation dans les stratégies des industriels de la santé dont il est question.

Les propositions du Leem

Il est vrai, comme le remarque Challenges, que seule l’industrie du tabac affiche des taux de profit supérieurs. Néanmoins, la recherche coûte cher (20% du chiffre d’affaires voire 30 % pour les entreprises les plus innovantes) et les cycles d’investissements des laboratoires, très longs (11,5 ans en moyenne), sont comparables à ceux du secteur aéronautique. Comme le rappelle le Leem dans un communiqué, au-delà de cette durée de développement, très peu de molécules testées obtiennent une autorisation de mise sur le marché au bout de la chaîne : seuls 7 % des médicaments entrant dans un essai clinique de phase 1 accèderont au marché. Auditionnés mercredi 22 juin dernier par la commission des affaires sociales dans le cadre des travaux sur le prix du médicament (vidéo), le LIR et le Leem souhaitent porter le débat de la fixation du prix et la place de l’innovation en santé d’une manière plus “sereine” et dans un cadre plus vaste : celui de la “réorganisation du système de santé“. Au-delà donc d’une campagne médiatique jugée stigmatisante, les industriels souhaitaient mettre l’accent sur l’innovation qui, aujourd’hui, échoue à être appréhendée avec les modèles utilisés jusque-là car il “met de côté les risques très importants d’échec dans la recherche“. Pour l’Alzheimer par exemple sur 127 essais cliniques, 123 n’ont rien donné.

Eric Baseilhac, directeur des affaires économiques et internationales du Leem, propose “3 évolutions de notre système de fixation des prix“. “Tous les patients qui ont besoin d’accéder à une innovation doivent y avoir accès” (37’53). Il souhaite “agréger un plan de diffusion” à chaque innovation de rupture intégrant “les informations sur les populations cibles” sur plusieurs années ainsi que “les réformes organisationnelles du système de santé qu’il va falloir faire afin que ces innovations arrivent dans les meilleures conditions d’efficience aux patients” (38’37).

Deuxième proposition : le “bénéfice thérapeutique ajouté“. “Il est inconcevable que l’on décorrèle le prix d’une innovation de la valeur sociale que cette innovation apporte à la société” (38’50).

Dernière proposition : démocratie sanitaire. “La société nous fait le reproche d’un système qui serait trop opaque. Et bien nous avons envie de dire : chiche !” (39’33) D’où l’idée d’intégrer des représentants des patients dans le processus de fixation des prix du médicament.

Le Sénat se penche sur la question

La semaine dernière, le 29 juin, un rapport d’information au nom de la commission des affaires sociales du Sénat sur la politique du médicament a été remis par Gilbert Barbier et Yves Daudigny. Les rapporteurs reviennent sur ce “secteur stratégique” qui a mieux que les autres résisté à la crise de 2008, qui pèse 28,7 Md€ dans les exportations et représente 6 % de l’emploi industriel en France, soit près de 100 000 emplois directs pour le seul médicament à usage humain.

Mais, l’avantage compétitif du secteur semble se dégrader comme en témoigne la baisse tendancielle des parts de marché françaises dans les exportations pharmaceutiques de la zone euro qui ont chuté de plus de 20 % en 2000 à 12 % en 2015, soit une perte de valeur d’environ 10 Md€. Par ailleurs, les investissements des entreprises du secteur se contractent depuis 2010 (-4,5% par an). “Ce recul s’expliquerait notamment par les faibles taux de marge des industries pharmaceutiques françaises par rapport à celles des pays européens comparables.” (p.14). Une tendance qui devrait s’accroître avec une accentuation des restructurations : “les entreprises françaises ne semblent en effet pas avoir réellement pris le virage du médicament biologique, qui est aujourd’hui le plus porteur d’innovation et de valeur ajoutée. Les médicaments produits en France sont en effet principalement des produits anciens, dont la marge diminue avec le temps, sous l’effet des pertes de brevets. 40 000 des emplois français du secteur pharmaceutique portent ainsi sur des médicaments chimiques d’ancienne génération ; ils seront donc potentiellement touchés de plein fouet par les baisses de prix qui continueront d’affecter l’industrie française au cours des prochaines années.” (p.23)

Malgré une traditionnelle surconsommation de la France, “la décomposition de l’évolution de la dépense de médicament montre que cette stabilisation est principalement liée à la baisse des prix des médicaments. Les comptes de la santé relèvent en effet que, calculé à qualité constante par l’INSEE, le prix des médicaments diminue de 3,7 % en 2014 (-4,1 % pour les spécialités remboursables).
Pour autant, Etat et industrie pharmaceutique noue des rapports contradictoires en matière de médicament. “Les politiques publiques menées en matière de médicament répondent à des considérations multiples et souvent contradictoires, entre objectifs de santé publique, soutien à l’industrie et contraintes budgétaires.” (p.18) De fait, les rapporteurs pointent du doigt les soupçons d’opacité qui sont souvent évoqués par la presse en raison d’une “certaine illisibilité du système d’administration des prix à la française” par rapport aux autres pays de l’OCDE.

Pour soutenir l’innovation, les sénateurs insistent sur le soutien nécessaire à la recherche fondamentale, insuffisamment encouragée (p.29) mais également sur les obstacles réglementaires encore nombreux dans la recherche (notamment les impératifs européens sur la recherche animale).

Dans un contexte qui impose la meilleure allocation des financements sociaux aux traitements les plus efficaces, il convient de s’interroger sur la pertinence du périmètre actuel de prise en charge des médicaments” note le rapport. Pour favoriser le bon usage du médicament, il propose de “développer des partenariats entre le Ceps et la Cnam pour mieux suivre l’utilisation des médicaments et agir sur les comportements de promotion, de prescription et d’usage”. Notamment pour la prescription de médicament hors AMM qui, malgré une justification sur le plan médical et un encadrement législatif, “reste source de dérives coûteuses et dangereuses pour les patients.” (p.36).

Sur les déremboursements successifs depuis 1999, autorisés depuis le plan Aubry, ils auraient généré selon les calculs de l’IRDES en 2011 30 M€ et 50 M€ l’année d’après. Mais leur efficacité à long terme reste contestée. Les rapporteurs proposent de “combiner les avis de la commission de la transparence en cas de déremboursement avec des recommandations permettant d’assurer la meilleure prise en charge du patient tout en limitant le report de prescription.” (p.45)

L’Europe ne connaît pas de politique commune de fixation du prix du médicament. Les entreprises du médicament en tire un intérêt, jouant de la concurrence entre les Etats. “Pour un prix donné, tout ce qui est consenti comme rabais, non public, à un Etat est, potentiellement, autant de chiffre d’affaires garanti auprès des Etats qui ne retiendront que le prix facial. Les laboratoires ont intérêt à jouer de la rivalité des Etats en matière de rabais, c’est-à-dire de prix réels.” (p.48) Le prix du médicament aurait donc tout intérêt à une meilleure coordination entre entités en charge des négociations.L’initiative prise par le président de la République d’aborder la question du prix des médicaments à l’occasion du G7 qui s’est réuni au Japon les 26 et 27 mai 2016 n’a pas aboutie à une prise de position commune. (…) la négociation au moins concertée entre la France et ces principaux partenaires européens est le seul moyen d’agir de manière efficace contre l’avantage dont jouissent les laboratoires pharmaceutiques quand ils négocient avec chaque Etat individuellement.” (p.49)

La contestation du prix du Sovaldi donne lieu à un débat sur le prix du médicament. Ainsi, plusieurs associations se basant sur une simple étude du coût de production de la molécule proposent une “juste rémunération” du laboratoire. “Or, il résulte clairement des missions assignées au Ceps que tant l’objectif de rémunération de l’innovation que celui de l’accès des patients aux médicaments lui imposent de rémunérer le travail intellectuel protégé par le brevet plus que le simple coût de production. Le risque, en effet, en fondant le prix de vente du médicament sur le coût de production, est de désinciter les entreprises à investir en matière de recherche et développement, mais aussi que les entreprises refusent de mettre à disposition leurs médicaments sur le marché français si elles considèrent que le prix proposé est trop bas.” (p.56)

Dans sa troisième partie, le rapport du Sénat propose de “renforcer la cohérence des positions du Ceps par rapport aux évaluations de la HAS” (p.69). Soupçonné d’opacité en raison du secret des affaires, le pouvoir de négociation et de décision du Ceps est en réalité particulièrement encadré sur le plan législatif, réglementaire et dans le cadre des orientations données à son président par les ministres de tutelle. “Le Ceps ne peut plus en effet définir de prix du médicament sans se fonder sur l’amélioration du service médical rendu tel qu’il a été évalué par la commission de la transparence de la HAS, à moins de justifier son choix.” Le rapport souhaite “mettre en œuvre un indicateur unique d’évaluation comparative du médicament“. Suivant les conclusions de la mission Polton, il préconise de mettre en place un indice de valeur thérapeutique relative (VTR). “En conséquence, ainsi que le préconise le rapport Polton, il convient de donner mission à la HAS d’élaborer dans un délai de six mois une grille explicitant la relation entre la VTR et l’évaluation du médicament sur ces différentes composantes. Le prochain PLFSS pourrait être l’occasion d’inscrire cette mission dans la loi si le Gouvernement n’a pas d’ici là pris d’initiative en ce sens.” (p.77).

Malgré la polémique, pas de grande révolution sur la politique des médicaments en perspective. Les pouvoirs publics semblent bien démunis pour proposer des solutions et rémunérer l’innovation des Big Pharma, quand le médicament représente plus de la moitié des économies imputables à la branche maladie dans le PLFSS 2016. Pourtant aux Etats-Unis, le prix des médicaments, qui est basé sur un politique de l’offre et de la demande, est un thème récurrent de la campagne des candidats, notamment après le scandale du Daraprim. Hillary Cliton propose par exemple de favoriser les actions de groupe entre assureurs, médecins et patients pour faire pression sur les industries pharmaceutiques en donnant la possibilité aux Américains d’acheter certains médicaments à l’étranger, à un prix plus bas.

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1 commentaire sur Prix du médicament : les labos pharmaceutiques sont-ils des escrocs ?

  1. Article déjà publié sur Contrepoint, par une certaine Nathalie si ma mémoire est bonne.
    Big pharma, notre bonne fée, qui veille à notre santé…… à condition que ça rapporte gros (sic) ! “Innovation, recherches et développement”, de bien grands mots qui ne veulent plus rien dire.
    Médicaments mortels et crime organisé (1)
    https://30ansplustard.wordpress.com/2015/01/29/medicaments-mortels-et-crime-organise-1/
    Médicaments mortels et crime organisé (2)
    https://30ansplustard.wordpress.com/2015/02/01/medicaments-mortels-et-crime-organise-2/
    Médicaments mortels et crime organisé (4)
    https://30ansplustard.wordpress.com/2015/04/04/medicaments-mortels-et-crime-organise-4/
    Merck aurait tué 120.000 personnes avec le Vioxx !
    https://30ansplustard.wordpress.com/2015/02/07/intermede-combien-merck-a-tue-de-monde-avec-le-vioxx/
    La novlangue de bigpharma
    https://30ansplustard.wordpress.com/2016/02/24/la-novlangue-de-bigpharma/
    Médicaments Meurtriers et Crime Organisé : Interview du Professeur Peter Gøtzsche sur la Pharmafia
    http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=13899
    Disease mongering: fabrique de malades, façonnage de maladies…
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2012/11/22/disease-mongering-fabrique-de-malades-faconnage-de-maladies.html
    “L’envers de la pilule” par Jean-Claude St-Onge. Le façonnage des maladies: principal moteur du commerce pharmaceutique
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2008/07/25/l-envers-de-la-pilule-par-jean-claude-st-onge-le-faconnage.html
    Les façonneurs de maladies, héritiers du Dr Knock, ancêtre du disease mongering…
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2008/05/19/les-faconneurs-de-maladies-dignes-heritiers-du-dr-knock.html
    Sanofi Aventis condamné à indemniser 15 autres victimes espagnoles de l’Agréal
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2009/05/07/sanofi-aventis-condamne-a-indemniser-15-autres-victimes-espa.html
    Aucune victime française indemnisée ! Aucune suite donnée suite à ma rencontre avec Jean-François Dehecq ! Même pas pour la femme qui a sauté du 4ème étage de l’hôpital, ni pour celle qui a été filmée dans l’hôpital de ma ville, les médecins n’ayant jamais vu de tels tremblements (côtes et une clavicule cassées) ! Retrait du “médicament” en France grâce aux victimes.
    L’industrie pharmaceutique: maître du système de soins au moyen des conflits d’intérêts
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2008/01/08/l-industrie-pharmaceutique-maitre-du-systeme-de-soins-articl.html
    Affaires illégales de Roche et pressions maximales pour vendre du Tamiflu, selon un ancien employé
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2010/05/24/affaires-illegales-de-roche-et-pressions-maximales-pour-vend.html
    Selon Arznei-Telegramm, Sanofi-Aventis désinforme sur la sécurité du Lantus, lié à un risque accru de cancers
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2009/07/06/selon-arznei-telegramm-sanofi-aventis-desinforme-sur-la-secu.html
    Merck et Elsevier ont édité une fausse revue médicale: outil marketing pour Fosamax et Vioxx. Ghost management révélé lors du procès Vioxx
    http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2009/05/10/paye-par-merck-elsevier-a-edite-une-fausse-revue-medicale-ou.html
    L’association « le Cancer du sein parlons-en »
    http://cancer-rose.fr/conflits-dinteret/association-lobbying/
    Quant au Solvadi, il est loin d’être un médicament miracle, sauf pour les leaders d’opinion !
    http://www.formindep.org/Quand-l-hepatologie-s-enhardit-a.html

    Vous avez dit innovation…… ?
    Il est vrai que vous voyez également de plus en plus de médecins en France…… Ils ont dû surgir de derrière les fagots !
    http://www.atoute.org/n/L-origine-de-la-penurie-des.html

    S’ils le pouvaient, les libéraux nous feraient bouffer de la m**de en boite à prix d’or.

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