Quand Fillon met toutes les chances du côté du FN

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Fillon a annoncé la composition de son équipe de campagne. Elle constitue un moment tout à fait intéressant, puisqu’elle suggère la façon dont le vainqueur de la primaire va se muer en candidat de la droite au premier tour de la présidentielle. Et, au vu, lu et entendu des derniers événements, la séquence prend mauvaise tournure.

Comment muer sans se perdre?

Pour François Fillon, l’exercice de mue dans la peau d’un présidentiable n’était pas simple. Il est en effet confronté à deux défis majeurs. Le premier consiste à capitaliser sur les raisons qui lui ont donné une large victoire à la primaire, et que j’ai appelées un projet pré-impérial. Fondé sur l’énergie du changement et sur l’ambition de redresser le pays en secouant les rentes nobiliaires qui l’étouffent, le programme de Fillon a bousculé son propre camp. C’est ici que le deuxième défi intervient: avec qui faire campagne, et quelle campagne mener, quand on porte des idées qui sont, mine de rien, en conflit orthogonal avec la doxa molle et unique de ses propres amis?

Le mauvais signal envoyé par l’épisode “santé”

L’épisode sur la réforme de l’assurance maladie a permis d’envoyer un premier signal sur la façon dont la mue allait s’opérer. Là où le vainqueur de la primaire proposait une réforme de structure, ceux qui ne l’ont pas soutenu au premier tour se sont empressé de prôner une réformette ponctuelle au nom du traditionnel: “la réforme de structure effraye l’opinion”.

Le candidat Fillon avait alors deux possibilités. L’une consistait à prendre la parole pour expliquer les avantages que sa réforme apporterait aux assurés sociaux. L’autre consistait à battre en retraite, pour reconnaître que tout était dans tout et inversement. On sait aujourd’hui quel choix a été fait sur ce sujet.

Le mauvais signal de son équipe de campagne

Jeudi, François Fillon a dévoilé la composition de son équipe de campagne. Désormais, son entourage est numériquement et structurellement dominé par tous ceux qui n’envisagent pas de réformes structurelles et qui les craignent. Ce n’est d’ailleurs pas faire injure à Eric Woerth, officiellement chargé du projet, que de lui prêter cette aversion. La veille, au Cercle Colbert, il déclarait devant des élus locaux qu’il ne remettrait pas en cause la réforme territoriale, et qu’il ne modifierait pas en profondeur le statut de la fonction publique. Il ajoutait que, d’une manière générale, il souhaitait entrer dans une ère de stabilité légale et réglementaire, ce qui n’empêchait pas de réformer en profondeur. Durant toute cette table ronde avec des élus, Eric Woerth n’a pas prononcé une seule fois le mot “performance”. Il s’est contenté de disserter sur le branchement complexe des tuyaux d’oxygène qui alimentent nos collectivités.

Bref, la montagne Fillon a, si rien n’est fait, toutes chances d’accoucher d’une souris républicaine.

Les raisons de la victoire de Fillon

Ce faisant, l’équipe du candidat manifeste et manifestera sa profonde incompréhension vis-à-vis des raisons qui ont porté François Fillon à la victoire. Pourquoi les électeurs républicains ont-ils massivement voté pour leur champion? Parce qu’il promettait une vraie stratégie de rupture, avec des réformes structurelles capables de rebattre les cartes dans ce pays. Sur le fond, Fillon est apparu comme celui qui était bien décidé à rompre avec l’hyperinflation réglementaire qui étouffe ce pays et font fuir tous les vrais acteurs de la lutte contre le chômage, c’est-à-dire les entrepreneurs.

En remettant dans le circuit à des postes stratégiques tous ceux qu’il a battus, tous ceux qui ont perdu l’élection interne, il fait brutalement vaciller la flamme qu’il avait allumée.

Une courbe favorable au Front National

Si l’on admet qu’un nombre grandissant de Français souhaite un programme de rupture, la situation du candidat Fillon à l’horizon du 22 avril 2017 au soir risque d’être singulièrement compliquée. Ils devront en effet arbitrer entre un candidat pour lequel leur coeur a balancé à la primaire, mais dont ils devineront ou préjugeront qu’ils s’inscrira dans la désormais longue tradition de l’immobilisme mal dissimulé par une communication fastidieuse sur le mode du: “Mais non! je fais de vraies réformes et tous ceux qui le contestent sont de dangereux et vulgaires complotistes populistes” et d’autres formes de rupture qu’ils exècrent mais qui leur paraîtront un mal nécessaire, une sorte de phase de destruction préalable à toute reconstruction.

Il faut être sourd aujourd’hui (et limiter ses déplacements aux beaux quartiers parisiens) pour ne pas entendre un quidam à chaque coin de rue marmonner dans sa barbe: “Avec le Front National, tout ça va se régler!”, ou “Avec Marine, vous ferez moins les malins”. Ceux-là, Fillon avait l’opportunité de les récupérer, et, au train où il va, il organise leur envol définitif vers un vote Front National.

La redoutable arithmétique de la rupture

Il existe aujourd’hui deux France de parts à peu près égales. Chacune représente environ 35% de l’électorat.

Il y a d’un côté la France qui se cramponne au monde pré-révolutionnaire (je parle de la révolution numérique) et qui cherche chaque jour sa dose de champignons hallucinogènes pour se persuader que le basculement dans le nouveau monde n’est pas inévitable, qu’on peut lutter, qu’on peut résister. Il y a de l’autre côté la France qui pense le basculement dans l’ère nouvelle inévitable et qui appelle de ses voeux les réformes de structure qui permettront au pays d’y faire face.

Entre les deux, un “marais” d’environ 30% ne sait pas très bien quoi faire. Par défaut, ce marais préfère la piqûre de morphine au remède de cheval. Mais, bien expliqué, bien argumenté, le remède de cheval peut convaincre.

Libre à Fillon de se réveiller pour expliquer en quoi ce remède de cheval est utile. Mais il est vrai qu’il est plus confortable pour lui de se reposer sur ses “amis”, qui expliquent depuis des années aux Français que rien n’est inévitable dans le monde moderne, et qui fondent leur maintien au pouvoir sur l’apologie quotidienne du village gaulois. Quelle aubaine pour eux! les électeurs de la primaire les avaient méchamment dégagés en novembre. Et par l’effet du confort, ils reviennent, en décembre, par la grande porte.

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