Quel positionnement doit avoir Valls pour rassembler la gauche?

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Article écrit pour Atlantico.

Le positionnement de Valls est-il le bon pour rassembler la gauche? Il est encore un peu tôt pour le dire, puisque l’ex-Premier Ministre n’a pas encore dévoilé ses thèmes de campagne (à part expliquer qu’il rasera gratis, ce qui reste de paraître un peu court pour une opinion publique aussi échaudée qu’un chat). En revanche, l’extrême émiettement dont la gauche donne le spectacle avec la candidature Pinel créditée de 0% d’intention de vote, et la lunaire candidature Peillon suscitée par Martine Aubry, montre qu’il a encore un peu de chemin à faire avant de faire l’unanimité dans son camp, et c’est un euphémisme.

Dans la pratique, tout porte à croire que Valls pourrait réussir à gauche la synthèse nouvelle que Fillon a réussie à droite à condition de bien sentir, comme son challenger républicain, le positionnement nouveau (et à la fois ancien, on va le voir) que la France attend d’un candidat de gauche.

On ne gouverne pas contre la mémoire du peuple français

Historiquement, la France connaît un mouvement de balancier dans son offre politique.

En phase d’expansion ou de stabilité économique, les Français aiment être gouvernés au centre, sur un axe essentiellement girondin. C’est la grande tradition radicale, socialiste ou valoisienne, que l’on retrouve ici, et qui a fait les heures calmes de la République. À y regarder de plus près, on s’apercevrait que cette tendance radicale-girondine revient de façon constante depuis les années 1820.

En phase de crise ou de basculement économique et social, en revanche, la France aime se réfugier sur un axe impérialo-jacobin. Il faut alors une grande autorité centrale, parisienne, agressive, ambitieuse, refondatrice, pour redresser le pays et le remettre sur un nouveau sentier de prospérité. Toutes les grandes crises institutionnelles depuis deux cent cinquante ans ont montré le même chemin et ont abouti au même phénomène. Même le régime de Vichy a procédé de cette logique, avec sa volonté d’une “révolution nationale” à laquelle, que cela plaise ou non, la France d’aujourd’hui doit encore beaucoup.

Comment Fillon a compris ce glissement

À l’usage, et au terme d’une campagne de terrain qui a duré trois ans, Fillon a bien compris cette attente venue des profondeurs ancestrales. Il a donc transcendé les conflits de personnes à droite en présentant un projet conforme à ce grand axe impérialo-jacobin. Il a donc osé bousculer les lignes habituelles en annonçant ses couleurs. Du côté impérial, il a fixé le cap: faire de la France la première puissance du continent dans les dix ans. Du côté jacobin, il l’a volontiers jouée décret d’Allarde en annonçant une mise en sourdine des “corps intermédiaires” et une refondation du droit du travail sur une base “zéro”.

Cette synthèse, incomprise des medias subventionnés, a rencontré son public et lui a valu une élection triomphale.

Quel contre-projet impérialo-jacobin pour Valls?

Si Valls veut réussir la même prouesse, il lui appartient désormais de “cranter” à gauche un projet miroir à celui de Fillon.

Sur l’aspect impérial, Valls part de zéro et devra composer avec un bilan auquel il n’a guère participé, mais qui n’est pas brillant. Hollande s’est imposé comme le suiveur de Merkel et a joué un rôle de figuration vis-à-vis des Etats-Unis. Sa principale contribution à l’histoire des relations internationales sera la rencontre forcée, en Normandie, en 2013, entre Poutine et son homologue ukrainien, la COP 21 qu’il a déléguée à Fabius, et de superbes ratages, comme en Syrie.

Incontestablement, Valls doit faire fi de ces ruines encore fumantes et annoncer une vision ambitieuse pour la place de la France dans le monde. C’est la seule façon de renarcissiser les Français.

Sur l’aspect jacobin, le créneau le plus naturel est celui de l’égalité des chances par-delà les particularismes locaux ou sociaux. Cette thématique est de façon incompréhensible laissée en friche par la gauche, y compris dans le domaine scolaire où Valls n’a développé aucune politique lisible. C’est pourtant sur ce thème-là qu’il peut faire la différence avec Fillon.

Quelle égalité des chances pour les jacobins demain?

Il ne suffit pas de dire que l’on croit à l’égalité des chances pour asseoir sa crédibilité sur ce sujet. Il faut un projet audible, clair, déterminé, pour redonner aux Français la conviction que la vie de leurs enfants sera plus simple, plus heureuse que la leur, et pour les convaincre que la société n’a pas été mise sous contrôle par une élite avaricieuse.

Dans la mesure où Manuel Valls est lui-même issu de cette élite (avec les boulets qu’il traîne, comme Stéphane Fouks ou Alain Bauer, symboles de ce que les Français détestent), le chemin qu’il doit parcourir pour être pris au sérieux sur ces sujets est immense. Il exige de lui une véritable capacité à faire bouger les lignes. Sans un séisme en matière éducative, sans une refondation complète de l’égalité territoriale et de sa physionomie, Manuel Valls n’a aucune chance de récupérer son retard sur Fillon.

La concurrence à gauche peut être vaincue

Sur tous ces thèmes, Valls a de véritables opportunités pour faire la différence à gauche.

Éliminons d’abord les candidats grotesques qui présentent leur candidature pour raconter à leurs enfants ou petits-enfants qu’un jour ils ont été candidats à la présidentielle, mais qui n’ont aucune vision réaliste pour le pays: Yannick Jadot, Sylvia Pinel, et, au sein du PS, Lienemann, Filoche, Larrouturou et Peillon. Ces gens-là n’ont pas d’existence en dehors du microcosme.

Restent quelques candidats dont la multiplicité est, en soi, une chance pour Valls. Chacun à sa manière empiète sur le domaine impérialo-jacobin sans le couvrir complètement.

Macron, que les médias portent au pinacle mais dont on peine à saisir la véritable profondeur idéologique, peine à se positionner sur le champ impérial. Il est trop européen, trop mondain, trop Ancien Régime, trop banquier propre sur lui pour endosser le rôle.

Mélenchon s’est positionné sur la sphère impériale, mais il est incapable de penser un véritable jacobinisme. Son côté “Père Duchène”, “Enragé”, le met à l’opposé de cet ordre jacobin, mi-autoritaire, mi-libéral, que les Français adorent quand ils ont peur.

Hamon flirte avec les limites de ce domaine, sans oser y entrer de plein pied. Il est pour une remise en cause de l’ordre européen, mais il ne veut pas se réclamer du souverainisme. Il porte en lui une modernité jacobine, centralisatrice, mais il ne veut pas se fâcher avec cette espèce de fédéralisme provençal qui fait la poésie de son gauchisme à l’ancienne.

Montebourg est probablement le candidat, le rival, le plus proche de ce positionnement impérialo-jacobin qui constitue la recette du succès, mais ses “dérapages”, ses excès romantiques lorsqu’il était ministre, ont probablement entamé sa crédibilité dans le rôle.

Une opportunité pour Valls

Pour Valls, chacun de ces rivaux est accessible et “gagnable”, à condition de bien positionner son offre et de reprendre les thèmes sur lesquels il a “buzzé” ces derniers mois: le rôle de l’Allemagne, l’identité française, le déverrouillage de l’économie française.

En aura-t-il le temps, l’intuition, l’audace? A suivre dans les prochaines semaines.

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