Retour vers le futur : les origines du capitalisme

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Cet article sur les origines du capitalisme est initialement paru sur le site Revue Période, sous la signature de Benjamin Bürbaumer.

Depuis une quarantaine d’années, le débat marxiste sur les origines du capitalisme semble osciller entre deux positions antagoniques. D’un côté, les élaborations des théories du système-monde (Wallerstein, Arrighi, Gunder Frank), de l’autre, celles du marxisme politique (Brenner, Meiksins Wood, Teschke). Face à cette polarisation excessive des débats sur l’émergence du capitalisme, Benjamin Bürbaumer souligne les apports de la théorie du développement inégal et combiné (DIC). Loin de n’être qu’une alternative théorique aux deux premiers courants, l’approche par le DIC ouvre un vaste chantier théorique et politique, qui met en jeu la pluralité des axes d’oppression (genre, race, impérialisme, écologie) dans la genèse de la modernité. À rebours de tout eurocentrisme et de tout tiers-mondisme, le développement inégal se révèle être un concept central pour penser la dialectique spatiale à travers l’histoire, et pour réorienter la réflexion stratégique anticapitaliste.

Le débat sur les origines du capitalisme au sein du marxisme porte largement sur une appréciation de l’évolution de la pensée de Marx. Toutefois, ces débats sont également déterminés par le contexte concret dans lequel ils prennent place. Dans l’Idéologie Allemande et le Manifeste du Parti Communiste, le jeune Marx présuppose davantage les origines du capitalisme qu’il ne les explique1. Le progrès technologique y joue un rôle central puisque le « régime féodal de propriété » y est présenté comme chargé de « chaînes » qui entravent le développement des forces productives, et il est annoncé qu’il sera brisé pour cette raison2. À l’inverse, des auteurs comme Claudio Katz3 et Ellen Meiksins Wood soulignent que le Marx tardif des Grundrisse et du Capital met l’accent sur les classes et leurs luttes, ce qui est particulièrement bien illustré par la section sur l’accumulation primitive dans le volume I du Capital. Ce texte montre que la question de la propriété des moyens de production est bien au coeur du capitalisme. Celui-ci ne se réduit pas à un simple élargissement quantitatif du commerce puisque« au fond du système capitaliste, il y a la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production4 ». Et Marx d’ajouter que l’accumulation primitive « ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre5 ». Toutefois, à côtés de ces arguments « domestiques », Marx insiste sur les déterminants internationaux dans la genèse du capitalisme puisqu’il « fallait pour piédestal à l’esclavage dissimulé des salariés en Europe, l’esclavage sans phrase dans le nouveau monde6 ». Marx souligne plus tard qu’il est indéniable que les découvertes géographiques des XVIe et XVIIe siècles et leur impact sur le capital commercial ont « été le facteur principal du passage de la production féodale à la production capitaliste7 ». Dans la même perspective, il estime que « l’histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVIe siècle8 » ce qui permet à Immanuel Wallerstein, représentant de l’analyse du système-monde, d’insister sur le rôle déterminant du commerce dans la naissance du capitalisme9.

Nous souhaiterions d’abord rendre compte du débat portant sur les origines du capitalisme, en en restituant les deux grandes hypothèses, celle de la « logique de la circulation » chère à Wallerstein et celle de la « logique de la production ».

La logique de la production caractérise le capitalisme non pas comme une extension quantitative des échanges économiques mais comme un régime de propriété qualitativement différent. Elle est portée par les partisans du marxisme politique10et s’est imposée dans les débats depuis les années 1970. Or, cette hypothèse semble faire l’impasse sur la dimension internationale du développement du capitalisme. En effet, l’analyse de l’accumulation primitive élaborée par Marx ne se limite pas aux événements internes à l’Europe et à l’Angleterre :

La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore11.

Si Marx décrit un processus inter-sociétal dans lequel le travail de sociétés différentes a été subordonné aux besoins du capital, il n’offre toutefois que peu d’éléments pour comprendre les mécanismes de l’accumulation primitive sur le plan international12. Étudiant avant tout la société capitaliste, Marx nie même dans sa réponse à Mikhalovski de 1877 avoir trouvé « une théorie philosophico-historique entière » et appelle les marxiste à étudier de près le développement historique de chaque société13. Face aux analyses spatialement et temporairement très limitées du marxisme politique, le courant de la théorie du développement inégal et combiné (DIC) a pour ambition de mettre en valeur le rôle décisif des sociétés non-occidentales dans l’émergence du capitalisme afin d’écrire une théorie internationale du changement social. Cet article propose donc de retracer dans les limites données les débats majeurs des marxistes – pour la plupart anglophones – sur la transition du féodalisme au capitalisme afin de montrer dans quelle mesure le capitalisme ne se résume pas au rapport capital-travail stricto sensu mais met en mouvement des processus de différenciation à prendre en compte dans une stratégie anticapitaliste.

Logique de la circulation contre logique de la production : l’irrésistible Robert Brenner

Avec son article« Agrarian Class Structures and Economic Development in Pre-Industrial Europe » l’historien marxiste Robert Brenner lance en 1976 ce qu’on nommera plus tard le « Brenner Debate ». Brenner critique les interprétations des origines du capitalisme qui insistent sur les facteurs dits « objectifs » comme le rôle du commerce ou le développement des forces productives et revalorise la dimension « subjective » incarnée par les rapports de classe. À l’opposé des analyses basées sur les facteurs « objectifs », Brenner refuse de présupposer une logique capitaliste à l’intérieur du féodalisme. Il explique au contraire que le capitalisme est le résultat involontaire de la lutte des classes – notamment autour de la propriété des terres – entre seigneurs et paysans en Angleterre. Cette insistance sur la dimension « subjective » pousse l’historien marxiste Guy Bois à critiquer le « volontarisme » du « marxisme politique » de Brenner, en lui reprochant notamment de négliger les facteurs économiques14.

Derrière cette opposition entre facteurs « objectifs » et « subjectifs » se cache un débat plus profond entre le marxisme politique et les analyses du système-monde15. D’après Immanuel Wallerstein, le capitalisme se caractérise par « la production pour la vente sur le marché sur lequel l’objectif est de réaliser un maximum de profit. Dans un tel système, la production est constamment élargie tant qu’une production est rentable et les hommes innovent constamment des nouvelles façons de produire des choses afin d’étendre leurs marges de profit16 ». Ce système basé sur la production pour le marché en expansion continue est censé émerger automatiquement suite à l’effondrement des empires-mondes. Présupposant que le capitalisme se développe à travers l’extension du marché, Wallerstein n’aborde pas la question des rapports sociaux de propriété. Or, selon la critique de Robert Brenner, ce sont justement ces rapports qui mènent « à l’accumulation du capital par l’innovation17 ».

Bien entendu, Brenner partage avec Wallerstein l’analyse qui fait du capitalisme un système reposant sur l’accumulation illimitée du capital. S’il critique l’analyse du système-monde, c’est parce qu’elle est incapable de fournir une explication des conditions nécessaires à l’émergence de ce système. Une telle tâche suppose l’étude des rapports sociaux de propriété à l’intérieur desquels les producteurs directs sont séparés d’avec leurs moyens de subsistance, et par conséquent contraints de vendre leur force de travail – transformée en marchandise et échangée sur un marché – aux propriétaires des moyens de production. Pour l’exprimer schématiquement, la différence d’analyse fondamentale entre les thèses du système-monde et le marxisme politique réside dans le fait que le premier repose sur une logique de la circulation alors que le deuxième met en valeur une logique de la production.

Il en résulte trois divergences importantes en ce qui concerne l’histoire du capitalisme. Premièrement, d’après Wallerstein, le capitalisme est né pendant « le long XVIe siècle » lorsque le commerce intercontinental entre l’Europe et le reste du monde a commencé sous la forme d’une réponse à la crise du féodalisme18. Toutefois, dans la mesure où Wallerstein n’explicite pas la nature et les antagonismes du féodalisme, le postulat de l’expansion commerciale semble tomber du ciel19. Par extension, déterminer le capitalisme à travers l’expansion quantitative des échanges marchands peut conduire à identifier les origines du capitalisme dans les cités italiennes au XIVe siècle20, voire à spéculer sur l’existence du capitalisme depuis 5000 ans21. La deuxième différence découle de cette vision plus ou moins transhistorique du capitalisme. Elle concerne l’État moderne dont l’analyse pose problème aux penseurs du système-monde. En effet, la théorie de Wallerstein ne conçoit pas d’État spécifiquement moderne. Elle ne propose qu’une analyse de communautés politiques dotées de puissances différenciées au sein du système-monde. Wallerstein ne distingue que trois types d’États (centre, semi-périphérie, périphérie) en fonction du moment de leur incorporation à la division internationale du travail. Les rapports sociaux de classes jouent au mieux un rôle marginal dans son analyse, conformément à l’insistance sur les facteurs « objectifs ». Enfin, l’analyse du système-monde ne parvient pas à expliquer pourquoi, pendant le XVIIe siècle, l’Angleterre dépasse les autres pays européens en termes de productivité et de croissance économique et démographique.

Le mécanisme de dépossession tel que le décrit Brenner équivaut à une rupture qualitative entre les rapports sociaux de propriété précapitalistes et capitalistes. La création du travailleur libre va de pair avec une transformation de la manière d’extraire du surplus. Au lieu de s’approprier le surplus à travers des moyens extra-économiques – comme cela fut le cas sous le féodalisme – les capitalistes s’enrichissent et exproprient les travailleurs du fruit de leur travail, via le marché et ses mécanismes économiques. La production pour le marché mène à la compétition inter-capitaliste et les investissements productifs provoquent une tendance systématique vers la hausse de la productivité du travail. Ce processus tend à générer de la croissance économique et démographique ainsi qu’un développement technologique.

Cette conception du capitalisme débouche sur une théorie de l’État moderne puisque la transition vers le régime de propriété capitaliste correspond à la transformation d’un régime de coercition extra-économique en un régime de coercition économique. Autrement dit, l’économie et la politique deviennent deux sphères séparées (qui maintiennent certes des rapports) : l’État n’intervient plus directement dans le processus de production, désormais organisé à travers le marché, et institutionnalise le régime de propriété privée qui permet de garantir l’accumulation du capital.

Brenner souligne que « l’essor d’une division du travail basée sur le commerce ne peut pas être identique au capitalisme puisqu’elle ne peut pas elle-même déterminer les processus de production pour le profit conduisant à l’accumulation du capital par l’innovation ». Il ajoute que, dans la mesure où le commerce ne peut pas engendrer de lui-même les conditions nécessaires au développement du capitalisme, il convient de s’interroger sur le processus ayant mené à la marchandisation de la force de travail22. Ce processus est lié aux transformations de la lutte des classes, notamment dans les régions rurales de l’Angleterre. Contrairement à ce que laisse croire Wallerstein, l’Angleterre ne s’est pas développée grâce au commerce de céréales avec l’Europe de l’Est. Elle s’est distinguée des autres pays du monde par son aptitude à augmenter sa productivité agricole. Cela fait suite à la séparation des paysans d’avec leurs moyens de subsistance, qui s’accompagne de la construction de grandes fermes, permise par les enclosures. Le phénomène des enclosures désigne la privatisation des biens communaux – qui étaient auparavant utilisés par toute la communauté rurale pour assurer sa subsistance – au profit exclusif des propriétaires fonciers. Le terme s’est forgé autour de l’idée qu’on a fait de terrains en libre accès des enclos.

Ainsi, se développent dans la campagne anglaise une classe de métayers-capitalistes et une classe de travailleurs fermiers qui constituent le point de départ de la révolution industrielle : « Sur la base de la croissance de sa productivité, l’économie anglaise a été capable de réduire les coûts de la nourriture et de faire partir des gens de l’agriculture vers l’industrie tout en commençant à soutenir un marché domestique non négligeable23 ». Par la force théorique et historique des arguments de Brenner, le marxisme politique réussit à s’imposer comme une référence incontournable pour l’analyse des origines du capitalisme.

Le capitalisme serait donc né en Angleterre ?

Les analyses issues du marxisme politique soulignent que sous le mode de production féodal la noblesse s’approprie via des moyens extra-économiques une part toujours croissante du surplus produit par les paysans sous le statut de serf. Des révoltes paysannes vont éclater en Europe au XVe siècle, après que les nobles ont renforcé l’exploitation de la force de travail et aient ainsi conduits à la baisse de la productivité agricole. En Angleterre la libération des serfs initie le fermage et la dépendance au marché pour les paysans puisque le travail salarié s’impose comme la nouvelle manière d’assurer leur subsistance. Ce processus conduit au capitalisme agricole, structuré par le rapport entre le propriétaire-capitaliste et le métayer-travailleur-salarié. En revanche, l’État français centralisé de la monarchie absolutiste tient grâce à l’extraction de surplus via le prélèvement d’impôts sur les terres. À l’encontre des tentatives de modifications du statu quo des paysans conduites par la noblesse, l’État français a intérêt à préserver la situation donnée, tandis que les paysans désirent également conserver leurs terres.

Ainsi, l’émergence systématique du travail salarié et par conséquent la transition au capitalisme se trouve empêchée par les intérêts communs de l’État français et de la paysannerie. Brenner en conclut que les différents résultats de la lutte des classes en Angleterre et France expliquent l’évolution divergente des deux États. Toutefois, en réactivant la théorie du développement inégal et combiné de Trotsky, Alexander Anievas et Kerem Nisancioglu critiquent dans leur ouvrage récent How the West Came to Rule cette analyse des débuts du capitalisme, notamment pour sa vision trop étroite des rapports sociaux. Sur le plan temporel, ils estiment que les origines du capitalisme ne peuvent pas être réduites à un moment conceptuel, à savoir la création du travailleur « libre ». Spatialement, ils mettent en cause l’idée selon laquelle la genèse du capitalisme se limite à une campagne anglaise qui évoluerait sans interaction significative avec d’autres sociétés24. En effet, d’après les deux auteurs, cette vision étroite fournit une explication insuffisante de l’avènement du travail salarié en Angleterre ainsi que des conditions permettant la généralisation du capitalisme agricole en capitalisme industriel. De plus, elle fait abstraction des processus qui ont lieu en même temps, à savoir le colonialisme et l’esclavagisme. Le marxisme politique propose donc un idéal-type du capitalisme qui, comme tous les idéaux-types, repose sur une vision figée de la société. Parallèlement, le DIC rétablit l’importance du développement des forces productives dont le marxisme politique minimise le rôle en parlant du « déterminisme technologique » des analyses de la commercialisation25. Or, dans la mesure où les forces productives ne se résument pas à la technologie mais incluent à la fois la force de travail et les moyens de production, le DIC ne promeut pas une vision mécanique déconnectée des luttes des classes mais élargit le champ d’analyse pour offrir une perspective plus large du changement social.

L’objectif de la théorie du DIC consiste donc, par opposition au marxisme politique, à rendre l’analyse des origines du capitalisme plus dynamique et à souligner la dialectique entre l’universel et le particulier. Par conséquent, elle dépasse la distinction rigide entre des formes extra-économiques (non-capitalistes) d’extraction de surplus et les formes économiques (capitalistes) d’extraction de surplus. Toutefois, il ne s’agit pas d’un retour à la logique de la circulation des analyses du système-monde, puisque le DIC met en avant l’existence de régimes de travail différenciés au sein de la logique de la production. Cela conduit au rejet des conceptions étapistes et linéaires de l’histoire et fait appel à la dialectique entre travail libre et travail forcé qui caractérise le développement et la reproduction du capitalisme. Partant, cette approche permet de montrer que, contrairement aux affirmations du marxisme politique qui considère les guerres et les rivalités géopolitiques comme des vestiges féodaux, le colonialisme et l’esclavagisme sont inhérents aux origines du capitalisme et jouent un rôle dans l’extension et l’intensification des rapports marchands.

Parallèlement, revisiter l’histoire de la transition vers le capitalisme permet de rejeter des conclusions politiques ouvriéristes présentes dans une certaine mesure au sein du marxisme politique : Ellen Meiksins Wood estime ainsi que les égalités de genre et de race ne sont pas incompatibles avec le capitalisme tandis que l’exploitation en est constitutive26. Pour aller au-delà d’une analyse eurocentrée, voire anglocentrée, et comprendre les processus de différentiation au sein de la dynamique universalisante du capitalisme, Anievas et Nisancioglu s’inspirent d’un apport des études postcoloniales, à savoir les concepts d’Histoire 1 et Histoire 2 développés par Dipesh Chakrabarty27. Tandis que l’Histoire 1 désigne les structures et pratiques contribuant à la reproduction du capital, l’Histoire 2 désigne les histoires que le capital rencontre « non pas comme des formes de son propre processus vital28 ». Il s’agit de structures et de pratiques qui n’appuient pas la reproduction du capital. Or, ces deux histoires n’évoluent pas de manière indépendantes, au contraire, elle se trouvent dans une relation d’interdépendance : « Les histoires 2 ne sont pas à l’extérieur du capital ou de l’Histoire 1. Elles existent plutôt dans une relation de proximité avec lui tout en interrompant et ponctuant le cours de la logique propre du capital29. »

Concrètement, l’analyse internationale des origines du capitalisme commence au XIIIe siècle lorsque l’Empire mongol établit des liens politiques et économiques à travers l’espace eurasiatique. Ainsi, d’une part l’Europe profite d’avancées scientifiques venant d’Asie, d’autre part cette relation lui apporte la peste qui renforce la crise démographique en Europe et amplifie qualitativement la crise du féodalisme. Durant tout le « long XVIe siècle » (1450-1640), l’Empire des Habsbourg et l’Empire ottoman rivalisent dans la recherche de l’hégémonie, ce qui déplace le centre de gravité politique vers l’Europe de l’est et l’espace méditerranéen. Ce processus, au cours duquel l’Empire ottoman se révèle militairement dominant, mine la position des États féodaux les plus puissants, à savoir la papauté, l’Empire autrichien et les cités italiennes. Parallèlement, cette dynamique encourage des forces contre-hégémoniques, dont les mouvements protestants en Angleterre et aux Pays-Bas. Point crucial, les Ottomans créent involontairement les conditions d’une isolation géopolitique – en plus de sa relative isolation géographique – de l’Angleterre, lui laissant ainsi l’espace nécessaire pour unir sa classe dominante (les nobles et l’État), et permettant par là la mise en place des enclosures et la répression des révoltes paysannes. L’Empire ottoman est donc lié à l’émergence du capitalisme dans la campagne anglaise. Par ailleurs, c’est la domination ottomane sur la Méditerranée et les itinéraires terrestres vers l’Asie qui a conduit les États de l’Europe du nord-ouest à se retourner vers l’Atlantique.

Or, c’est justement en Amérique que les Européens ont expérimenté pour la première fois le principe de la division linéaire pour attribuer une autorité politique (la bulle pontificale Inter Caetera de 1493) sur lequel se base la souveraineté territoriale moderne. Sur le plan idéologique, l’Amérique a également permis l’expérimentation à grande échelle du racisme scientifique, de l’eurocentrisme et du patriarcat moderne tandis qu’économiquement le pillage des métaux précieux a profité de manière disproportionné aux retardataires de la colonisation qu’étaient alors l’Angleterre et les Pays-Bas. Plus crucialement, Anievas et Nisancioglu soulignent que la sphère d’activité élargie qu’offrait « l’Atlantique » a été déterminante dans le développement du capitalisme : la combinaison des terres américaines, du travail des esclaves africains et du capital anglais a permis de dépasser les limites du capitalisme agraire30. De manière similaire, confrontés à une offre de force de travail domestique insuffisante, les Pays-Bas ont, notamment via la Compagnie des Indes orientales, mis en place un réseaux commercial en Asie qui réunit des processus de travail différents. La combinaison de ces multiples dynamiques inégales fournit une explication holistique de l’émergence du capitalisme et de la domination occidentale qui en découle. En ce sens, cette analyse dépasse la focalisation étroite sur le rapport entre capital et travail dans le cadre du capitalisme agraire. Bien que ce rapport soit fondamental, il dépend historiquement d’une multiplicité de rapports sociaux qui incluent des formes de travail non-salariés tel que l’esclavage. Ainsi, le cadre théorique du DIC permet d’intégrer les travaux récents mettant en lumière le rapport entre l’accumulation primitive et l’écologie (Jason Moore)31 ou l’oppression des femmes (Silvia Federici)32. Aussi bien Moore que Federici soulignent que l’avènement du capitalisme ainsi que sa reproduction ne ses fondent pas uniquement sur l’exploitation de la force de travail mais aussi sur l’appropriation du travail non-payé, celui de la nature extra-humaine et celui des femmes. La perspective internationale de l’avènement du capitalisme insiste nécessairement sur la violence à l’œuvre lors de ce processus. Violence qui a été déployée sur les populations du monde entier – lesquelles n’ont d’ailleurs pas manqué de résister – par les classes dominantes occidentales et leurs institutions étatiques. Toutefois, Anievas et Nisancioglu ne fournissent pas seulement une relecture internationale des origines du capitalisme mais proposent un cadre théorique des relations intersociétales et internationales.

Penser les origines du capitalisme : la théorie du développement inégal et combiné

Le point de départ de la théorie du développement inégal et combiné (DIC) réside dans la critique de l’eurocentrisme des analyses des origines du capitalisme élaborées par le marxisme politique (critique qui vaut également pour les analyses du système-monde). L’enjeu est donc de développer un cadre théorique susceptible de rendre compte de toute la complexité spatiale et temporelle des origines du capitalisme. Cette démarche implique d’enrichir les analyses pertinentes des particularités domestiques de l’Angleterre et de l’Europe par le marxisme politique avec la dimension internationale nécessaire à la compréhension de la naissance du capitalisme en Europe.

Par conséquent, il s’agit d’articuler l’échelle internationale et l’échelle domestique pour expliquer la manière dont les sociétés interagissent au cours d’un processus historique. La dimension inégale du DIC signale des différences en terme de développement entre et au sein des sociétés. Les interactions entre acteurs inégaux conduisent à des situations nouvelles où via « le privilège de l’arriération historique », une partie d’une société ou d’un État adopte les innovations mises en place ailleurs sans pour autant prendre le même chemin historique que leur source d’inspiration. Autrement dit, « les sauvages renoncent à l’arc et aux flèches, pour prendre aussitôt le fusil, sans parcourir la distance qui séparait, dans le passé, ces différentes armes33 ». Toutefois, ces interactions ne sont pas unidirectionnelles, elles ne vont pas nécessairement de l’entité politique la plus « avancée » vers celle la plus « arriérée »34. Ainsi, suivant en cela Vivek Chibber35, Anievas et Nisancioglu critiquent les études postcoloniales qui présentent « une histoire européenne hermétiquement scellée dans laquelle la modernité a été créée avant de s’étendre consécutivement sur le globe36 ». Les idées et les technologies peuvent circuler dans les deux sens et l’exemple, parmi tant d’autres, de l’utilisation de la peste par les Mongols pendant le long XIIe siècle montre que les tentatives délibérées de nuire via la diffusion d’une maladie peuvent conduire à des avancées en termes de développement. La dimension combinée concerne les manières dont les rapports sociaux internes d’une société donnée sont déterminés par leurs interactions avec des sociétés se situant sur un niveau de développement différent, mélangeant ainsi « l’avancé » et « l’arriéré ». Ces interactions entre des expériences sociales spatio-temporelles différentes n’engendrent par conséquent pas la simple reproduction du modèle avancé mais conduisent à des formations sociales nouvelles, combinées. Cette conception du développement historique se trouve aux antipodes des modèles téléologiques de l’histoire et s’inscrit dans une certaine continuité avec les travaux de Marx sur les sociétés non-occidentales37.

Il est cependant important de noter que, tout comme Marx n’a pas développé une théorie générale des modes de production mais une théorie du mode de production capitaliste, Trotski a limité sur le plan temporel ses analyses du capitalisme. Avec l’ambition de fonder une théorie qui va au-delà de l’explication de l’histoire du capitalisme, le DIC entend dépasser Trotski. Ainsi, Anievas et Nisancioglu considèrent que le DIC peut servir sur trois plans : en tant qu’ontologie du développement humain qui souligne des conditions auxquelles toutes les sociétés doivent se confronter ; comme méthodologie désignant les événements historiques significatifs ; enfin, au niveau de la théorisation d’un processus historique concret38. Ainsi, l’abstraction transhistorique permet de faire ressortir des formes concrètes, ancrées historiquement. Autrement dit, le DIC entend intégrer la non-identité à la conception matérialiste de l’histoire via l’étude d’une multiplicité de vecteurs du développement inégal et combiné. Certes, ces facteurs abstraits doivent être reliés à une situation historique concrète mais le DIC a pour objectif d’aller au-delà de l’analyse du mode de production pour saisir les interactions de différents modes de production. Dans cette perspective, la démarche du DIC se veut particulièrement éclairante sur des périodes de transition et de changement social radical.

Sur la voie de l’émancipation

Nous avons brièvement présenté de manière thématique les débats majeurs entre marxistes (anglophones) sur la transition – euphémisme qui nomme un processus d’une violence extrême – du féodalisme au capitalisme. Partant des écrits de Marx, la logique de la commercialisation en propose une première analyse détaillée, dont le marxisme politique offre une critique puissante. Mais celui-ci se trouve en partie mise en cause pour son eurocentrisme par les théoriciens du courant du DIC : à chaque étape du débat, la théorisation marxiste a gagné en précision. Loin des visions téléologiques souvent attribuées à la pensée marxiste se dessine donc une histoire ouverte et déterminée par la lutte des classes. Or, cette lutte ne se déroule pas seulement entre le capital et le travail en Europe mais concerne également les luttes des peuples colonisés puisque les formes de travail non-payé ont été nécessaires à l’avènement du capitalisme. Cette histoire montre que contrairement à la vision du capitalisme qui en fait un rapport social apportant la paix et la liberté grâce au marché, le capital vient au monde « suant le sang et la boue par tous les pores39 ». Parallèlement, il devient évident que l’accumulation primitive ne se réduit pas à la création du travailleur dit « libre » mais se traduit également par une accumulation de différences raciales dans le camp des dominé-e-s.

La théorie du développement inégal et combiné constitue par conséquent un outil puissant pour penser les processus de différenciation spatio-temporels au sein de la dynamique universalisante du capitalisme. À ce titre elle porte une vision internationaliste et non-ouvriériste du changement social ainsi qu’une pratique considérant les luttes anti-impérialistes, antiracistes et les mobilisations des racisé-es comme part entière et indispensable de la lutte pour le dépassement du capitalisme.

 

Une première version de cet article est parue dans la revue papier ContreTemps (n °29, avril 2016, Syllepse).

 

BIBLIOGRAPHIE

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  1. WOOD, Ellen, Meiksins, The Origin of Capitalism, Londres : Verso, 2002, p. 35. []
  2. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm#sect1 []
  3. KATZ, Claudio, https://libcom.org/files/feudalism%20to%20capitalism.pdf []
  4. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-26.htm []
  5. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-26.htm []
  6. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm []
  7. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_19.htm []
  8. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-4.htm []
  9. WALLERSTEIN, Immanuel, The Modern World-System 1, University of California Press : Berkely, 2011, p. 77. []
  10. Qui comprend des historiens comme Robert Brenner et Ellen Meiksins Wood mais aussi George Comninel, Benno Teschke, Charlie Post et d’autres. []
  11. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm []
  12. ANIEVAS, Alexander, NISANCIOGLU, Kerem, How the West Came to Rule, Londres : Pluto, 2015, p. 148. []
  13. https://www.marxists.org/history/etol/newspape/ni/vol01/no04/marx.htm []
  14. BOIS, Guy, « Against the Neo-Malthusian Orthodoxy », Past & Present, N. 79, 1978, p. 9. []
  15. Paul Sweezy, Andre Gunder Frank, Giovanni Arrighi, Immanuel Wallerstein, et d’autres auteurs que Brenner désigne comme « néo-smithiens » ou représentants du « modèle de la commercialisation ». []
  16. WALLERSTEIN, Immanuel, « The Rise and Future Demise of the World System: Concepts for Comparative Analysis », Comparative Studies in Society and History, XVI, Janvier 1974, p. 398. []
  17. BRENNER, Robert, « La théorie du système-monde et la transition au capitalisme : perspectives historique et théorique », http://revueperiode.net/la-theorie-du-systeme-monde-et-la-transition-au-capitalisme-perspectives-historique-et-theorique/, consulté le 03/12/2015. []
  18. WALLERSTEIN, Immanuel, The Modern World-System, vol. I: Capitalist Agriculture and the Origins of the European World-Economy in the Sixteenth Century, New York/Londres : Academic Press, 1974 []
  19. TESCHKE, Benno, The Myth of 1648, Londres : Verso, 2003, p. 137. []
  20. ARRIGHI, Giovanni, The Long Twentieth Century, Londres : Verso, 1994. []
  21. FRANK, Andre, Gunder, GILLS, Barry, The World System: Five Hundred Years or Five Thousand?, Londres : Routledge, 1993. []
  22. BRENNER, op.cit., http://revueperiode.net/la-theorie-du-systeme-monde-et-la-transition-au-capitalisme-perspectives-historique-et-theorique/. []
  23. Ibid, http://revueperiode.net/la-theorie-du-systeme-monde-et-la-transition-au-capitalisme-perspectives-historique-et-theorique/ []
  24. ANIEVAS, Alexander, NISANCIOGLU, Kerem, op.cit., p. 24. []
  25. WOOD, Ellen, Meiksins, op.cit., p. 12. []
  26. WOOD, Ellen, Meiksins,« The Uses and Abuses of Civil Society », Socialist Register, Vol. 26, Londres : Merlin, 1990. []
  27. Pour des raisons analytiques cette division de l’histoire en deux peut être utile, toutefois il nous semble que le concept d’histoire se suffit à lui seul pour penser l’articulation de tensions. []
  28. MARX, Karl, Grundrisse , Harmondsworth : Penguin, 1973, pp. 105–106. []
  29. ANIEVAS, Alexander, NISANCIOGLU, Kerem, op.cit., p. 37. []
  30. Ibid, p. 275. []
  31. MOORE, Jason, Capitalism in the Web of Life, Londres : Verso, 2015. []
  32. FEDERICI, Silvia, Caliban et la Sorcière, Montreuil : Entremonde, 2014. []
  33. TROTSKY, Léon, Histoire de la Révolution russe I, Paris : Seuil, 1995, p. 41. []
  34. Chez Anievas et Nisancioglu « avancé » et « arriéré » désignent des déséquilibres de pouvoir et de reproduction de pouvoir au sein et entre des sociétés. Ils précisent que par analogie dans le mode de production capitaliste les capitalistes « ne sont ni temporairement ni normativement plus « avancés » que la classe ouvrière. Or, ils sont plus avancés en terme de possession de pouvoir », p. 56. []
  35. CHIBBER, Vivek, Postcolonial Theory and the Specter of Capital, Londres : Verso, 2013. []
  36. ANIEVAS, Alexander, NISANCIOGLU, Kerem, op.cit., p. 40. []
  37. ANDERSON, Kevin, Marx aux Antipodes, Paris : Syllepse, 2015. []
  38. ANIEVAS, Alexander, NISANCIOGLU, Kerem, op.cit., p. 58. []
  39. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm []
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