Rues interdites aux femmes: le gouvernement Valls savait

Source: Eric Verhaeghe
Temps de lecture : 5 minutes

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Dans l’affaire désormais célèbre des rues interdites aux femmes, on lira utilement le rapport remis au gouvernement en septembre 2016 par l’association France Médiation. En voici quelques extraits tout à fait significatifs, quoique rédigés en termes châtiés.

Les marches exploratoires dans les rues interdites aux femmes

Le partage des espaces : un espace public « occupé » exclusivement par des hommes qui y « stationnent », les femmes ne faisant que le traverser

« Ce n’est pas propre à (cette ville) : ces 10 dernières années, on a vu les femmes déserter l’espace public. On voulait tendre la parole à ces femmes parce qu’on ne les entend pas ». La directrice d’une association de médiation sociale.

« Il faut prendre ses distances, ne pas provoquer. Je sors toujours avec mes enfants donc il n’y a pas de problème. » Une habitante.

Dans certains lieux, des groupes masculins organisent un « monopole » de l’occupation de l’espace public et gênent parfois l’accès aux entrées des immeubles.

Sur un site, les femmes sont ainsi obligées de contourner l’endroit où se situe l’ascenseur pour éviter des regards et des remarques parfois désagréables. Elles remontent chez elles par les escaliers (sales, sans éclairage et sur plusieurs étages).

  • Les remarques verbales faites aux femmes et aux jeunes filles dans l’espace public ou les manifestations de désapprobation ou de jugement (« regards »),
  • Les cafés occupés exclusivement par les hommes, les femmes n’osant pas y entrer et évitant même de passer devant.

« Dans les années 2000, on pouvait prendre un café, même en terrasse, on ne subissait pas des regards comme maintenant. Aujourd’hui, quand j’ai envie de boire un café, je prends ma voiture et je vais (dans la ville voisine). » Une habitante.

  • L’absence d’activités pour les filles, ou la non participation des jeunes filles aux activités sportives organisées (voir ci-dessous).

Exemples de solutions proposées

  • Mettre en place des démarches de sensibilisation des hommes et des jeunes au vivre ensemble et à l’égalité homme-femmes : place des femmes dans l’espace public, partage des espaces, mixité.
  • Créer des équipements sportifs/culturels mixtes et intergénérationnels,
  • Mettre en place des actions collectives pour « réinvestir » les espaces désertés par les femmes (les cafés par exemple) ou les habitant-e-s en général (les bas d’immeubles).
  • Proposer un accompagnement des jeunes par des professionnels formés (médiateurs sociaux et autres intervenants de proximité …)

Quels sont les moyens d’action face à de tels phénomènes ? Comment déterminer la bonne mesure en répression et sensibilisation ? Les réflexions engagées par les habitantes reflètent la complexité du problème et la nécessité d’impliquer un ensemble large d’acteurs, pour modifier les comportements.

Si l’occupation des espaces est liée au trafic, il est possible de faire intervenir les forces de police. Mais la présence des hommes et des jeunes dans la rue est largement attribuée, par les habitantes, à un état de désoeuvrement, lui même causé par le chômage et le manque d’infrastructures (sportives, de loisirs ou culturelles) dans le quartier1.

Le besoin porte alors essentiellement sur la sensibilisation à la mixité dans l’espace public et au respect des principes du vivre ensemble, mais aussi sur une politique d’insertion sociale et professionnelle.

Les débats entre marcheuses pointent aussi le fait que « l’autre » est aussi un proche : « le jeune » est aussi « le fils de ». Les habitantes proposent donc que ces jeunes puissent bénéficier d’un accompagnement par des professionnels formés (médiateurs sociaux, éducateurs de prévention spécialisée)

A leurs yeux, ces jeunes ont surtout besoin d’orientations, de motivations, « qu’on leur tende la main ».

« Il n’y a pas de cafète pour les jeunes. L’été, les garçons mettent les télés dehors pour le foot. » Une habitante. « Ils sont au RSA, ils n’ont pas de travail. » Une habitante.

La place des jeunes filles dans la Ville

Une habitante : « Il y a toujours un groupes de jeunes. Ils ne font rien, mais les femmes et les jeunes filles sont gênées. Pourquoi c’est aux filles d’être gênées ? Pourquoi nous, les mères, on dit aux filles de faire attention ? En tant que mère de famille, je dis à mes filles de ne pas provoquer. »

Une autre habitante (B) : « Les jeunes tiennent les murs, mais ils n’ont nulle part où aller. »

La formatrice : « Et les jeunes filles, elles, est-ce qu’elles tiennent les murs ? »

L’autre habitante (B) : « Les filles, elles, doivent se regrouper à la maison, à l’intérieur ».

Si très peu de jeunes filles ont directement participé aux marches, leur place dans l’espace public a été très souvent abordée par les habitantes, les équipes projets et les élu-e-s.

Les habitantes ont régulièrement exprimé leur inquiétude vis à vis de leurs filles : peur qu’elles soient agressées, insultées, menacées dans la rue, ou qu’elles soient jugées, par les groupes d’hommes (jeunes en particulier).

L’échange ci-dessus (issu d’une réunion de marcheuses) est révélateur de l’intériorisation d’une différence de statut entre les filles et les garçons dans l’espace public. Cette différence implique une nécessité de protéger les filles et donc, de restreindre leur circulation dans l’espace public.

Au fil des échanges, cet impératif est questionné par les habitantes elles-mêmes, sans être pour autant véritablement remis en question. Car au-delà de la peur de l’agression, c’est la question de la réputation qui est en jeu : les jeunes filles doivent éviter de s’exposer à la stigmatisation de la « mauvaise réputation », considérée comme une marque indélébile.

« Une fille qui stationne, on va se poser plein de questions, un garçon qui tient les murs, on ne se pose pas la question. Une fille qui marche en jupe à 13 ans, c’est une pute. C’est la réputation. C’est plus violent qu’une agression physique. » Une habitante.

J’aime bien porter des jupes, les gens disent que je suis une pute. Ils ont mis une étiquette et après c’est fini. » Une jeune fille.

Pour éviter « d’avoir une réputation », les jeunes filles doivent donc adopter un rapport à l’espace public et un comportement particuliers : ne pas circuler le soir, ne pas stationner dans la rue, choisir une tenue vestimentaire et adopter une attitude qui ne soit pas perçues comme « provocantes », fréquenter des groupes de filles (pas des groupes mixtes et encore moins des groupes de garçons).

Sur plusieurs sites, les élu-e-s et les équipes projets ont renchéri sur ces préoccupations en soulignant la « disparition » des filles, au moment de l’adolescence, des lieux publics et d’animation des quartiers, qu’il s’agisse des rues ou des activités culturelles et sportives.

La question de la place des adolescentes dans la Ville et, plus largement, de la mixité filles-garçons apparaît comme un sujet majeur à approfondir. Les marches exploratoires, en particulier dans leur phase de pérennisation, sont un outil intéressant de co-construction de solutions entre élu-e-s et habitant-e-s : elles permettent à la fois d’agir sur l’éducation parentale (à travers le rôle des parents) et sur la politique socio-éducative (activités et aménagements sportifs et culturels, actions d’éducation et de sensibilisation par les équipes de proximité).


1 ATD Quart Monde a contacté la Ville de Mons-en-Baroeul, pour que les marches servent de support à l’expérimentation « Territoires Zéro chômeurs de longue durée »

Rappelons que, comme l’indique le site de l’association:

Le développement des marches exploratoires de femmes est inscrit dans le 5ème plan de mobilisation et de lutte contre les violences faites aux femmes, rendu public par Laurence Rossignol, Ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des Femmes, le 23 novembre.

Les pouvoirs publics sont donc parfaitement (et inutilement) informés de la situation dans ces quartiers.

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